processus
Transient Sedimentation / Lars Kordetzky

Transient sedimentation
Transient Sedimentation est un livre tiré d’une série publié par RIEA [Research Institute for Experimental Architecture], basé à Bern en Suisse, édité sous la direction de Lebbeus Woods. Cette série est vraiment intéressante car chaque livre nous propose une réflexion théorique sur un sujet particulier de la création architecturale, en plus de présenter des projets démontrant cette théorie appliquée.
L’ouvrage de Lars Kordetsky parle des forces (celles apparentes et celles invisibles) qui sont toujours à l’oeuvre dans l’espace du réel. Ces forces et concepts sont essentiels dans la définition de l’identité d’un site. Constamment en mouvement et en redéfinition, ils sont à considérer et à respecter lors des projets architecturaux.
Comme le titre le dit, ces forces éphémères s’additionnent en strates afin de créer l’identité et le caractère particulier d’un lieu. Même invisibles, ces forces demeurent présentes et agissent sur l’identité d’un lieu, d’un site. Pour illustrer ceci, le livre débute avec un extrait du livre de Herman Melville, Moby Dick :
«Queequeg was a native of Kokovoko, an island far away to the Est and South. It is not down in any maps; true places never are».
Design graphique par büro destruct, basé Bern.
Inspirant + nourrissant pour tous ceux qui travaillent avec l’espace et la composition.
fonction[s] de l’art

Maquette des ruines du site du Solstice d'hiver
La lecture de l’ouvrage Ruine m’a amené à comprendre ce que le travail avec l’esprit du lieu des espaces en friches représente pour moi. C’est intéressant d’y revenir, d’y faire un petit retour pour pouvoir établir la source de mon travail et la fascination que ces espaces exercent sur moi, dont le projet du Jardin du Solstice d’hiver est le témoin le plus abouti. Comme mentionné dans mon article précédent sur ce sujet, la ruine est un symbole archétype du possible qui nous entretient de ce qui n’est pas là. C’est une allégorie qui nous ouvre la porte à une communication indirecte, inconsciente. Cette allégorie n’est nulle autre que l’idée de “dépossession”;
«…la ruine participe à l’épreuve de dessaisissement ou de déprise de l’existence, elle élève à un oubli de soi au profit du sens du destin.»
L’expérience de la ruine serait donc une allégorie à l’expérience de la perte ou plutôt de ces multiples «petites morts» qui ponctuent nos vies. Un peu comme un arbre mort qui nous démontre son parcours à travers les intempéries et le cycle des saisons : un noeud caché peut ressortir du centre de l’arbre, le grain découvert par l’écorce arrachée s’use et prends une autre couleur, des branches tombent, d’autres subsistent en un tout autre équilibre (texte tiré de mon cycle Rituel).
Sophie Lacroix termine son ouvrage sur ces mots :
«On ne comprend l’émotion intense que suscite la ruine que si l’on envisage la régression à laquelle celle-ci convie, comme Freud ou Derida l’expriment chacun à leur manière. On touche au coeur névralgique de la ruine en l’appréhendant comme expérience archaïque. C’est sur cette expérience que se greffe la fonction critique ou subversive qu’elle joue, et qu’on ne peut dissocier de cette épreuve. C’est aussi ce qui justifie l’art, car en faisant remonter les fragments épars, celui-ci tente de sauver de la folie celui que ces ruines intérieures entravent et détruisent.»
Cette conclusion est super intéressante, car elle nous donne une des fonctions principales de l’art. Argument de plus pour prouver à ses détracteurs que l’art et la culture sont essentiels à nos sociétés.
Expérience esthétique de la ruine
Je suis frappé par l’ouvrage Ruine de Sophie Lacroix. J’étais tombé sur ce petit livre au Centre George Pompidou ce printemps et il jonchait sur le dessus de ma pile «à lire» depuis.
Hier, j’ai presque totalement dévoré ce petit manuscrit d’une centaine de pages écrit par une professeure qui se spécialise dans le sujet.
Ce qui est bien, c’est qu’elle ne fait pas exclusivement référence aux ruines telles que représentées dans les oeuvres d’art, mais s’attarde plutôt sur le concept opératoire du sujet; la signification de la ruine pour l’être humain et son importance vitale dans le processus d’émancipation et comme processus archaïque.
L’expérience des ruines serait une expérience du sublime beaucoup plus qu’une expérience esthétique, dans ce sens que la ruine nous donne à voir tout le possible de ce qui n’est plus, d’un commencement idyllique.
«…les ruines sont moins un spectacle qu’une expérience, car celui qui contemple est touché et transformé.»
C’est la force d’attraction de la ruine. Cette proximité avec le désastre, mais également notre distance face à celui-ci. C’est que la ruine s’attarde à toucher notre imaginaire, à le nourrir d’impossible et de possible. Ce sont des lieux où tout demeure concevable. Voilà pourquoi la ruine vient tant nous chercher et nous saisir intérieurement.
Par ailleurs, il est fascinant de constater qu’un changement de paradigme de la ruine s’est opéré avec l’avènement des guerres mondiales. En effet, les ruines ont pris une tout autre signification, amplifiant plutôt le sentiment de disparition lié avec elles. «… les ruines de guerre ne disposent plus à rêver à d’autres réalités, mais forcent à reconnaitre l’effet de violences trop humaines.»
C’est peut-être un héritage collectif qui contribue à ce que notre société moderne soit fascinée par le neuf et a peur qu’une patine du temps s’inscrive sur toutes choses (humaine ou matérielle). Dans son absence, la ruine ne peut plus opérer sa fonction primordiale et nous enseigner «l’expérience de la perte».
Spéculation intuitive.
Pourtant, les artistes et architectes contemporains ont compris l’importance des friches industrielles et surtout de leur réactualisation à travers des projets de réhabilitation et de réappropriation de ces lieux. Une sorte de conjuration afin de se libérer des utopies (modernes) qui ont engendré ces paysages désolés.

Ruine
Mon-Ha
Je suis retombé sur une citation enfouie dans le coeur de mon ordi. Une citation tirée d’un catalogue d’exposition d’une expo sur la sculpture contemporaine japonaise intitulé A Primal spirit. Le livre présente une dizaine d’artistes et leur production sculpturales très matérielle et sensuelle en bois. Je me souviens d’avoir vu ce livre à la bibliothèque de l’UQAM lorsque j’étais étudiant. J’avais noté, intuitivement, la citation sans pouvoir en exprimer complètement toute la subtilité. C’est dense et à la fois simple, comme à la manière des japonais en fait. Maintenant avec le recul, je crois pouvoir ajouter quelque chose de personnel.
«A world in which images have been objectified by representation is, for that very reason, an indirect world…congealed as man wants and not left as it is, (in which) we are confronted not with the world itself but with human will. The world is no longer telling us about itself but has been transformed into an « object » that tells of man’s image»1
Ce texte nous parle du monde de l’image, de la société de l’image et de la place que les apparences occupent dans nos vies contemporaines. Les nouvelles générations sont immergées dans le faire-savoir (à l’opposé du savoir-faire), et ce changement de paradigme entrainne forcément un rapprochement avec l’image, avec la construction d’image et une attention à la représentation. Mais cette représentation n’est pas nécessairement objective, elle est plutôt construite. Nous sommes maintenant immergés dans un monde d’images construites par la volonté des hommes. Ces images n’ont plus forcément de rapport avec la réalité, avec la phénoménologie qui les ont inspirés, mais plutôt modelés par les fantasmes2 et les aspirations des hommes.
Par extension, ce texte nous parle de la distance que l’homme entretient de plus en plus avec les processus naturels. Cette distance n’augure rien de bon dans mon livre; la preuve est dans l’état actuel de l’environnement. En étant loin des processus fondamentaux, il est difficile d’en saisir les fonctionnements et toutes les interrelations. Encore plus notre propre position au sein de ceux-ci.

Primal spirit
1-Lee Ufan, « In search of encounter » (in Japanese), Bijutsu Techo 22 (February 1970) : 15-16; Translation by Yumico Yamazaki published in Masahiro Aoki, « Towards the Presentation of a New World, » in Lee Ufan : Traces of sensibility and Logic (exh. cat., Gifu : Museum of Fine Arts, 1988), 73.
2-Le fantasme suprême serait d’imposer la volonté de l’homme sur celui de la nature et ainsi d’en modifier les cycles immuables; la vie éternelle.
Exposition « Au pays de la maquette d’étude » à Monopoli

J’ai visité la dernière exposition à la galerie Monopoli intitulée Au pays de la maquette d’étude. L’expo présente 40 maquettes de projets d’architectures de petite et moyenne dimension. Le propos de l’exposition est de réitérer l’importance de la maquette d’étude dans le processus d’architecture. Les 26 architectes canadiens qui participent à l’expo nous parlent de leur rapport avec la maquette; son rôle, sa vitalité dans cette ère numérique et d’imagerie virtuelle ainsi que sa pertinence lors du processus de recherche création. Les témoignages présentés avec les projets sont intéressants et permettent de mieux comprendre l’apport de ces petites constructions de papier, de balsa, de plâtre ou de bois. Certains projets nous démontrent les diverses phases évolutives d’un même projet (ce que j’ai le plus aimé); présentant ainsi les multiples maquettes nécessaires afin de soit rendre simplement l’essentiel d’un concept, ou soit d’exprimer les nombreux détails à un stade beaucoup plus avancé.
La scénographie dépouillée est signée Stéphane Pratte et Annie Lebel de l’atelier Insitu. La mise en expo se résume à d’épais panneaux de cartons découpés et empilés qui suggèrent une topographie imaginaire. Ce dispositif sert d’assise contextuelle afin de présenter les maquettes réalisées à diverses échelles.
Stimulant, pour ceux qui s’intéressent au processus créatif des architectes ou pour ceux qui apprécient le travail minutieux qu’exige la création de maquettes.
Paysages personnel en mouvances
Au début de ma pratique artistique, c’était le paysage physique qui modelait mon rapport à l’univers. Ses processus et sa présence me fascinaient : le climat, la végétation, les arbres morts, la pierre, l’eau, le vent, les os, la putréfaction, le feu, les processus de croissance, toute cette phénoménologie me fascinaient. De ce paysage physique naissait un paysage imaginaire. C’est-à-dire une histoire et un récit inventés. C’était suffisant pour engendrer mes points de repère, pour créer ma propre cosmologie, pour m’ancrer dans ma réalité.
Aujourd’hui, c’est le paysage imaginaire qui m’attire le plus. En fait, ce sont tous les aspects intangibles qui définissent mon rapport au concept d’espace, de site et de lieu. Non pas que les phénomènes et forces naturelles n’ont plus d’impact sur moi, mais bien parce que c’est à travers les personnes qui m’entourent que se définissent mes lieux. C’est donc à travers mes relations que s’ancrent mes petits univers, qui sans présence humaine, ou sans la trace de celle-cie, deviennent des sites non habités.
Cette réflexion se poursuivra. Car le concept de lieu; c’est à dire d’un espace devenu habité, est à la base de ma pratique et de ma relation au monde qui m’entoure.
Évolution du paradigme du site..
Site Web et Site Physique.
Est-ce que l’avènement des nouvelles technologies verrait l’émergence d’un nouveau paradigme* du site, et par extension, du lieu? Ou est-ce plutôt une question d’évolution du paradigme relationnel, donc de l’interactivité? Aujourd’hui, et demain encore plus, la question d’espace-temps sera évacuée à mesure que les réseaux, logiciels et gadgets électroniques viendront recréer le tissu de notre écologie «artificielle». C’est la dénaturalisation des échanges qui est le plus à surveiller.
L’évolution du paradigme relationnel signifie : Plus besoin d’être dans le même espace-temps pour communiquer. Le courriel est le message qui s’étire dans le temps, tandisque le Web permet de rejoindre des lieux et des gens à des kilomètres à distance. Avant, avec le téléphone branché au mur, on devait être là quand ça sonnait; la personne qui tentait de nous contacter devait être elle aussi près de son appareil téléphonique; mais déjà la notion de proximité physique s’étiolait. Maintenant, même la notion de temps s’évapore, se contracte et de dilate : boîte vocale, courriel, texto, tweeter, Facebook, etc. Cette technologie comporte des avantages et offrent la commodité, mais celle-cie s’accompagne d’une individualité renforcée.
Je prends mes messages quand bon me semble, je te réponds sans avoir à te parler directement…
C’est une modification profonde, dans notre perception même de la réalité et de ses concepts fondamentaux [paradigmes temporels, physiques et relationnels], qui en seront à jamais altérés. Nous sommes maintenant dans un monde d’instantanéité, passé de rythmes calqués sur la nature pour être dans un monde rythmé par la rapidité et les modes démultipliés de communications technologiques. Nous sommes de plus en plus dans une écologie de l’environnement artificiel.
Face à ce constat de l’évolution du paradigme relationnel avec notre écoumène naturel, il n’est pas difficile de comprendre l’état des problèmes environnementaux. À se distancier d’avec les rythmes de l’espace naturel, nous en perdons de vue la fragilité et les lois qui le régissent.
*Paradigme – nm : est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). Wikipédia
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